De bibliotechnicienne à chercheure en sciences de l’information : une trajectoire atypique


Ce texte a été publié le 15 décembre 2009 dans Les Nouvelles de l’ASTED (vol. 28, no 5, pp. 8, 10).

Un témoignage qui se veut inspirant pour la relève en sciences de l’information

Mon choix de carrière

Adolescente, j’ai choisi de faire ma vie active dans les milieux documentaires. J’étais pressée. Je voulais être autonome et indépendante… comme plusieurs adolescentes de la fin des années 1960. À 16 ans, j’ai fait le premier d’une série de choix qui ont déterminé ma trajectoire de vie professionnelle et personnelle remplie de rencontres : de bibliotechnicienne à chercheure en sciences de l’information.

J’ai donc choisi d’étudier en bibliotechnique, maintenant, technique de la documentation. Je voulais rapidement entrer sur le marché du travail, toujours pressée! 1970 : destination Collège Lionel-Groulx, Rive-Nord de Montréal. Des professeurs dévoués, des collègues – à plus de 90% des femmes – studieuses et amicales. J’aimais les travaux en équipe, les théories, les travaux « manuels »… et l’informatique. Nos professeurs avantgardistes nous ont mis en contact avec l’informatique documentaire. La piqûre a commencé à faire lentement son effet.

Des débuts difficiles

À 20 ans, avec un DEC en main, je me mariais et obtenais un premier emploi au Collège de L’Assomption. J’étais toujours pressée, pressée d’avancer et vite j’ai atteint les limites liées à mon emploi au prêt et à la référence auprès des étudiants et des professeurs.
1976 : j’ai eu mon fils, Emmanuel, et un cancer de l’ovaire. Le noir.

Résiliente – c’est pour moi un de mes traits de caractère, une qualité qui viendra à mon secours souvent -, j’ai choisi de poursuivre mes études. 1978 : je complète un premier cours sur la coopération à la Télé-Université. Je perds aussi mon emploi avec une autre collègue et amie bibliotechnicienne elle aussi. Je trouve rapidement une place au service de l’information de Radio-Canada comme documentaliste-recherchiste. Garderie, transport et divorce.

Des événements marquants

Durant la campagne référendaire de 1980, en faisant les revues de presse, je suis une autre fois en contact avec l’informatique, l’informatique de gestion. Entre mes fiches signalétiques sur carton et les listes informatiques d’information de gestion…, le lien est facile à faire. Je m’inscris à un certificat en gestion informatisée à l’UQÀM. Mais, le centre de documentation « n’était pas encore rendu là ». Je continue à être pressée. Me voilà responsable d’un centre de documentation spécialisée en génie civil chez Tecsult.

Cette firme de génie-conseil est en pleine croissance et possède un service informatique dynamique. Comment me faire comprendre des informaticiens : eux, les machines et les logiciels; moi, l’information et les besoins des utilisateurs. 1981 : je bifurque vers un baccalauréat en informatique de gestion avec une propédeutique en mathématiques. Durant cette scolarité et jusqu’en 1989, j’ai pu me faire comprendre un peu mieux par les informaticiens. Je leur faisais des prototypes.

1982: j’assiste à la 48e conférence annuelle de l’IFLA à Montréal. Je me sentais sur les sommets de l’Himalaya. Combien de réalisations qui reflétaient ma vision comme le repérage visuel de l’information, l’indexation optimisée, les ontologies… Des professionnels de l’information aguerris des nouvelles technologies, à l’informatique par et pour les utilisateurs. Une semaine de voyage dans l’espace sidéral.

Revenue sur terre, mes idées étaient plus claires, mais plus foisonnantes. Mon patron, l’ingénieur Paul Nagy, m’initie alors à la pensée irradiante, la schématisation heuristique. Gérer l’information de l’entreprise! Le service informatique « n’était pas encore rendu là ».

1986: je me retrouve alors responsable du centre de documentation et des systèmes informatiques dans un petit organisme de services en santé et sécurité du travail. J’expérimente des applications émergentes en gestion de l’information et, surtout, je forme les professionnels et les secrétaires aux technologies, nouvelles effectivement pour eux.

1989: je m’inscris à la maîtrise en informatique de gestion. Durant mon baccalauréat en informatique de gestion, j’ai pris conscience que mes compétences en gestion de l’information étaient un avantage pour aborder les problématiques liées aux comportements informationnels des utilisateurs et, surtout, constater que ces mêmes comportements étaient ignorés par mes collègues informaticiens… Je me devais de maîtriser les modèles informatiques pour confronter les besoins en gestion de l’information, argumenter et défendre les utilisateurs finaux.

Et les utilisateurs alors…

Depuis 1970, les recherches en informatique démontrent que ne pas tenir compte des comportements informationnels des utilisateurs est le facteur principal des échecs. Pourtant, les services informatiques continuaient et continuent à les ignorer, perpétuant l’écart, refusant l’approche de l’informatique par les utilisateurs.

En 1990, j’obtiens un poste permanent à la Ville de Montréal. Mes patrons n’étaient pas du service informatique, mais des unités d’utilisateurs. Leur position dans l’organisation a fait en sorte que j’ai pu mener à bien le développement d’un système de gestion budgétaire à leurs souhaits, souvent à l’encontre des informaticiens qui, toutefois, en fin de processus en ont… hérité. J’ai là aussi connu la déception, vécu le noir et dû, encore une fois, faire appel à ma résilience!

J’ai terminé ma maîtrise avec un mémoire sur les influenceurs en projet de développement informatique. Il démontrait que les demandes de changement des informaticiens déterminent l’écart entre la définition du système d’information par les utilisateurs et le système d’information livré par les informaticiens. Leur argumentaire, toujours d’actualité, était lié aux capacités des machines et des logiciels en place – choisis à la suite des recommandations des consultants – et à la « sécurité »..

Enfin, une percée importante

À l’été 1994, je propose, à la Direction de la bibliothèque de Montréal, de réaliser un des objectifs de son plan quinquennal : être sur le réseau Internet. Ce qui fut fait en décembre 1995 pour le site Internet non seulement de la Bibliothèque de Montréal, mais aussi pour quelques unités de la Ville de Montréal. Le premier catalogue en ligne de la Bibliothèque de Montréal y était rapidement diffusé. Progressivement, la majorité des unités de la Ville se sont jointes à la plateforme Web de première génération. J’y suis arrivée en utilisant la schématisation heuristique, à la fois pour la cartographie des connaissances et pour la gestion des différents projets de même que des différentes communautés de pratique. J’ai apprivoisé les logiciels libres, milité pour le libre accès à l’information et publié un site web personnel, maintenant un blogue.

Alors que le site Web de la Ville de Montréal engrangeait la reconnaissance internationale dont celle, en 1998, du meilleur site Web gouvernemental en Amérique du Nord, je propose à la Direction des communications, alors responsable du site Web organisationnel, de faire un pas en avant. Nous sommes à l’automne 1999. Je leur suggère de s’engager dans une nouvelle approche, celle du web participatif et sémantique. Je propose que l’on profite prioritairement de la contribution des employés et de s’appuyer aussi sur la participation des citoyens, de faire de ce site municipal un site axé fondamentalement sur les communautés desservies.

À nouveau la déception

Les dirigeants ont plutôt choisi de suivre une autre voie, celle mise de l’avant par les informaticiens soit un site transactionnel, « à économie d’échelle », ayant pour conséquence d’écarter la participation des employés et des citoyens pour des raisons… de sécurité! « La Ville n’est pas prête à gérer les connaissances… un buzz word ». Octobre 2000 : je vis encore le noir et la résilience.

Alors, la Direction générale de la Ville, perspicace, a soutenu et encouragé que je poursuive un doctorat en sciences de l’information dans le cadre d’un exercice d’acquisition de nouvelles compétences pour la nouvelle ville en création. Je souhaitais devenir une praticienne-chercheure.

Un renouvellement de carrière

Durant ma scolarité de doctorat entre 2001 et 2007, j’ai aussi réalisé des projets particuliers à la Ville de Montréal. Je me suis spécialisée en transfert des connaissances. J’ai aussi développé et mis en oeuvre des méthodes et des techniques de visualisation des connaissances à la fois pour mes recherches, la rédaction de ma thèse et la réalisation de projets en système de gestion des connaissances. Progressivement, j’ai enseigné ces méthodes en milieu universitaire et en organisation.

Présentement, je continue toujours à fournir mon expertise à mon port d’attache, la Ville de Montréal, mais j’ai étendu mon rayon d’action aux milieux universitaires du Québec où j’ai contribué à des projets de recherche et d’enseignement, de même qu’à différents milieux documentaires.

Ce que je suis devenue: une praticiennechercheure en sciences de l’information

À quelques années de la fin de ma carrière, je continue à oeuvrer avec passion dans cet univers, encore à la croisée des chemins de l’information et de l’informatique. Je suis toujours fidèle à mes convictions dont celle de prendre résolument parti pour les utilisateurs, un choix toujours sans compromis et fondé sur quatre valeurs : l’autonomie, la démocratie, le partage et la pérennité.

À 16 ans, on me proposait de choisir entre bibliothécaire, avocate ou journaliste; subversive, je suis plutôt devenue une praticienne-chercheure en sciences de l’information, une avocate des utilisateurs des connaissances et une journaliste blogueuse.

BIOGRAPHIE :
Diane Mercier, Ph.D., est spécialiste en transfert des connaissances en situation complexe de coordination. Elle s’intéresse particulièrement à la gestion de la relève, au soutien technologique aux communautés de pratique, à l’explicitation et la contextualisation par la visualisation des connaissances et à l’intermédiarité dans l’organisation.

Elle détient des diplômes de 1er et 2e cycles en systèmes d’information (1989, 1994 : ESG-UQAM) et un doctorat en sciences de l’information, obtenu à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI) de l’Université de Montréal (2007). Elle est conseillère en gestion des connaissances à la Ville de Montréal depuis 1990.

Note de l’éditeur : Par cet article, la rédaction du bulletin veut montrer le parcours particulier et exceptionnel d’une professionnelle de l’information. Diane Mercier n’a pas une vie facile, y compris au niveau professionnel. Depuis 1990, elle est conseillère en gestion des connaissances à la Ville de Montréal. Comme consultante et praticienne-chercheure, ses travaux récents portent sur le montage composite ouvert de portail participatif et sémantique qui vise le soutien à l’utilisation des connaissances partagées dans les communautés de pratique.

À quelques années de la fin de sa carrière, elle continue à oeuvrer avec passion dans cet univers, encore à la croisée des chemins de l’information et de l’informatique. Elle demeure toujours fidèle à ses convictions dont celle de prendre résolument parti pour les utilisateurs, un choix toujours sans compromis et fondé sur quatre valeurs : l’autonomie, la démocratie, le partage et la pérennité.