La visualisation pour traquer le tacite et l’informel


Ma recherche doctorale est centrée sur les connaissances tacites et sur la part informelle de leur transfert. Traquer le tacite et l’informel n’est pas une affaire simple (Baumard, 1996). Pour ce faire, la mise en oeuvre d’instruments de cueillette et d’analyse de données fut un des défis que j’ai dû rencontrer et résoudre. Parmi les méthodes intégrées de visualisation, deux se sont avérées très efficaces : la schématisation heuristique et l’analyse des réseaux sociaux. Leur maîtrise peut constituer un atout important pour les praticiens-chercheurs (Buzan, 1999; Cross et Parker, 2004). Avant d’expliquer ces méthodes, je vais définir certains concepts qui à la fois les soutiennent et caractérisent ma recherche : le tacite, l’informel et le latent de même que leur corollaire, l’explicite, le formel et le manifeste.

Le tacite

Il se dégage actuellement un certain consensus sur la caractérisation des connaissances en deux types : les connaissances explicites et les connaissances tacites. Communément, on désigne les connaissances explicites comme étant des informations (Blair, 2002; Day, 2005; Wilson, 2002). Elles sont codifiées, organisées et communiquées à l’aide de symboles ou du langage (Nonaka et Takeuchi, 1995:61).
Les connaissances tacites, quant à elles, sont orientées vers l’action et l’expérience. Elles sont mobilisées par les acteurs selon les contextes spécifiques (Nonaka, 1994). Elles sont non exprimées (Baumard, 1996). On en connaît plus qu’on peut en dire : « We know more than we can tell » (Polanyi, 1996:4). Communément, elles sont appelées « connaissances » ou « expertises » (Blair, 2002; Day, 2005; Wilson, 2002).
Toute connaissance est d’abord tacite ou, si explicite, enracinée à une connaissance tacite (Kano-Kikoski et Kikoski, 2004). Les connaissances tacites constituent plus de 80% de l’ensemble du savoir (Polanyi, 1996).

L’informel

Ce ne sont pas les sources de connaissances (personnes, groupes, documents, systèmes d’information et autres artefacts) ni les connaissances elles-mêmes qui sont informelles mais bien la façon d’y accéder. Le parcours que l’on prend à partir d’une situation pour atteindre un but, résoudre un problème ou prendre une décision, peut être formel ou informel. La part de l’informel dans nos activités ou parcours est tantôt imprévue, spontanée, clandestine, interdite, cachée, négociée, improvisée, émergente, officieuse ou encore dépourvue de formalisme (Brunet et Savoie, 2003; Giddens, 1987; Mintzberg, 1979; Weick, 1995; Taylor, 1986 et 1991).
70% de l’ensemble des activités (parcours) dans une organisation sont de nature informelle. (Brunet et Savoie, 2003).
La métaphore de l’iceberg illustre très bien ces quatre premiers concepts.

Le latent

Pour moi, la même métaphore s’applique pour les données tant manifestes que latentes. Ce sont ces données que le chercheur examine (Babbie, 1998; Chen, 2002) en suivant diverses méthodes qui, dans le cas de notre recherche, proviennent d’observation-participante, d’entrevues individuelles et de groupe ainsi que de questionnaires. Tant les données manifestes que latentes peuvent être issues de connaissances explicites ou tacites et peuvent suivre des parcours formels ou informels.
Les connaissances explicites se manifestent par l’oral, l’écrit ou les autres artefacts (Baumard, 1996; Taylor, 1986 et 1991). Les connaissances tacites se manifestent à travers les décisions, les jugements, les intuitions, les émotions et les actions (Kano-Kikoski et Kikoski, 2004). Les parcours formels et informels se manifestent par exemple à travers les organigrammes pour les premiers et les structures découlant des relations sociales pour les seconds (Brunet et Savoie, 2003; Mintzberg, 1979).
Les données latentes sont les connaissances ou les parcours implicites, triviaux, oubliés, omis volontairement, perdus, disparus, manquants, etc. Un bon exemple de données latentes sont les révélations de la Commission d’enquête Gomery sur le scandale des commandites. Dans cet exemple, le commissaire, les procureurs et les enquêteurs utilisent des techniques d’enquête qui permettent de révéler ces données cachées par celles qui sont manifestes. Tous ces gens induisent des résultats à partir de données latentes ou encore ils font des adductions (Baumard, 1996). Le spectateur ordinaire peut même en conclure que le latent est plus vrai que le manifeste.

La visualisation

Notre enquête sur le terrain se sert d’outils sophistiqués capables de révéler le manifeste aussi, mais surtout le latent. Nous les avons construits comme des canevas, des sortes de filets, à partir de théories existantes d’approches empiriques tant qualitative que quantitative.
Généralement, les écrits scientifiques comportent des textes et des exhibits. Les exhibits illustrent des données narratives et chiffrées qui sont disposées en tableaux, matrices, diagrammes, cartes cognitives cartes conceptuelles et graphiques statistiques (Miles et Hubermann, 1994). Cette façon de visualiser les données est instrumentale et résulte d’un cycle allant de la rédaction de texte analytique à la transposition de certains résultats dans des exhibits. Elle comporte toutefois des limites — limites à la créativité, l’émancipation, la découverte, la critique et le doute. Elle laisse peu de place au style personnel de l’auteur. Les contextes sont peu pris en compte. Cette forme instrumentale de la visualisation est fortement contrainte par les traditions disciplinaires et elle permet difficilement la révélation du latent et l’émancipation de l’analyste. Par surcroît, l’écrivain visuel est oublié.
Comme écrivaine visuelle, je suis confrontée à la nécessité de fournir des textes analytiques et synthétiques selon la tradition linéaire. En adoptant une approche systémique («holistic»), il me fallait visualiser cette globalité. J’ai alors réfléchi sur les bases originales du questionnement (Socrate) : qui, quoi, quand, où, comment et pourquoi. J’ai ajouté, à ces six questions tiroirs classiques, une touche postmoderne : le doute transversal. L’implantation de ce nouveau jeu de sept questions à la schématisation heuristique et à l’analyse des réseaux sociaux m’assure de garder une vision à la fois centrée, globale et irradiante.
Du point de vue de l’écriture, la visualisation est économe. Comme l’image, elle vaut mille mots. Les canevas évolutifs que j’ai construits, sont de deux formes : des schémas heuristiques (qualitative) et des sociogrammes (quantitative parce qu’elle fait appel aux mathématiques).
Ces canevas sont multifonctionnels. Ils me servent autant à capturer mes idées, saisir les données empiriques, à faire les liens, à découvrir les points en commun, codifier, à organiser et réorganiser qu’à extraire et diffuser des résultats qui demeurent toujours intermédiaires et à les réintroduire dans le cycle d’analyse et de synthèse. C’est une démarche continuelle, enracinée à la vie, qui ne s’arrête que le temps d’offrir des instantanés (rapports, articles, images, etc. ). La visualisation sert au cycle de vie entier de la recherche : l’exploratoire, la description, l’explication et la prédiction.
Cliquer pour agrandir : Réseau de connaissances en coordination La schématisation heuristique permet de cartographier la pensée. Elle est caractérisée par la créativité et l’imagination. Elle focalise et irradie tout à la fois, en plus d’intégrer parfaitement le concept de l’hypertexte. La schématisation heuristique est la méthode naturelle de l’écrivain visuel. Elle respecte sa personnalité d’auteur (individu ou groupe), tient compte du contexte et favorise l’usage des métaphores. La schématisation heuristique est transdisciplinaire tout en permettant de sortir des sentiers battus et de faire des liens en toute liberté.

Exemple d’un schéma heuristique qui décrit un réseau de connaissances en coordination
Légende de l’exemple

Cliquer pour agrandir : Sociogramme R01 et R02 L’analyse des réseaux sociaux est aussi transdisciplinaire notamment parce qu’elle utilise un passe-partout : la théorie des graphes issue des mathématiques. Un réseau social est un ensemble d’individus qui sont connectés par des relations sociales. L’analyse des réseaux sociaux est une méthode empirique qui est capable de révéler des données latentes et de dégager des indicateurs tels que la centralité, les cas isolés, les cliques, les trous structuraux ou les ponts. Il existe d’autres techniques qui produisent des diagrammes à partir des relations sociales par exemple, le génogramme en sciences de la santé et en travail social qui est près de la schématisation mentale ou, encore, l’analyse des parties prenantes (stakeholders analysis</em/) qui se sert plutôt des statistiques descriptives.
Dans ce dernier exemple, le sociogramme représente trois références à des sources de connaissances en coordination. Les répondants 01 et 02 se citent mutuellement, un peu à la manière des co-citations en bibliométrie et en scientométrie (Chen, 2003). De plus, le répondant 01 mentionne une source de connaissances en coordination qui est à l’intérieur de notre échantillon délibéré (22 répondants sur un ensemble de 39 gestionnaires). Après seulement deux entrevues, je constate déjà  que ce groupe a un potentiel d’avoir une forte connexité… L’analyse des autres entrevues pourra confirmer ou infirmer cette intuition. C’est à suivre.